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Le temps au travail : une histoire de subordination et d'autonomie perdue.

Edito Michel Lemaire, Élu FO Matmut et Trésorier du CSE
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Le temps au travail est bien plus qu’une simple mesure horaire matérialisé par un pointage informatique ou à la pointeuse ; c’est un miroir de nos sociétés et de nos rapports au travail. Depuis les idéaux de la Révolution française, qui prônaient une liberté de travail affranchie de toute soumission, la relation entre l’individu et son emploi n’a cessé d’évoluer, souvent au détriment de l’autonomie initialement promise. Des contrats de louage, où le travailleur était un prestataire autonome, à l’avènement du contrat de travail moderne, nous avons assisté à une transformation profonde de l’essence du temps au travail.

Du louage à la subordination : quand le temps devient contrat.

À l’origine, le travail s’inscrivait dans une logique de “louage d’ouvrage ou de service”, où le travailleur, tel un artisan, jouissait d’une autonomie opérationnelle notable. La souplesse était de mise, permettant une organisation du temps de travail plus libre. Le travailleur avait certes un délai pour rendre son travail, mais il organisait sa journée comme bon lui semble. Cependant, cette souplesse, source d’exploitation, a conduit à une réglementation. L’apparition du contrat de travail en 1910 marque un tournant décisif en créant un lien de subordination. En échange d’une rémunération, les salariés ont abandonné la gestion de leur temps à un employeur, qui peut alors le contrôler. La responsabilité de l’exécution des tâches ne repose plus uniquement sur l’ouvrier, mais sur la direction, entraînant une multiplication du personnel d’encadrement pour surveiller et, de fait, une érosion progressive de l’autonomie du travailleur. Le travailleur ne maîtrise plus son temps qui lui est imposé. En échange de la protection qu’offre le contrat de travail, le salarié a renoncé à son autonomie.

La dictature de la découpe : le temps du travail morcelé.

Si la Révolution industrielle a bousculé nos rythmes de vie, imposant un temps de travail rigide dicté par l’horloge et non plus par les saisons, l’évolution législative du temps de travail a été constante. De 1848 à 1998, les lois ont ciselé et morcelé notre temps : du travail journalier de douze heures et la semaine de sept jours à nos trente-cinq heures et week-ends. Cependant, cette réduction du temps de travail légal n’a pas toujours rimé avec une autonomie accrue. Au contraire, l’organisation tayloriste, jadis réservée aux ouvriers, s’est étendue à toutes les catégories professionnelles. Suivi de la performance en temps réel grâce à l’informatique, prescription du temps accordé à chaque geste, création des bonnes pratiques, reporting… cette “maîtrise de l’activité" emprisonne le temps de travail dans un carcan prédéfini, portant atteinte au travail lui-même. Les études le montrent : plus l’autonomie du travailleur s’accroît et les contraintes horaires diminuent, plus le sentiment d’insoutenabilité du travail recule (étude de la Dares: Quels facteurs influencent la capacité des salariés à faire le même travail jusqu’à la retraite ? mars 2023).

Il n’est pas rare de voir dans les sociétés de service, notamment les sociétés d’assurances, l’étude du geste métier. Combien de temps faut-il pour gérer un dossier ? Quelle est la durée moyenne d’un appel ? Dans quel ordre doit commencer la journée d’un gestionnaire ? Les entreprises décomposent, analysent, étudient le travail pour mieux le rationaliser. On parle alors de métrique de gestion qui permet de surveiller en temps réel la performance du salarié. Quel est l’autonomie laissée au salarié si ce n’est celui de lui faire croire qu’il est autonome ?

Le temps de pause est souvent chronométré, voir imposé et fixé pour les centres d’appels. Le salarié n’a pas la maîtrise de son moment de respiration. Pendant sa pause imposée,sur injonction de son employeur, le salarié doit avoir envie de satisfaire ses besoins naturels. A défaut, il attendra une autre pause.

Le paradoxe du temps : gagner sa vie à la perdre ?

Travailler, c’est “gagner sa vie” : un temps utile, productif, nécessaire pour subvenir à nos besoins fondamentaux ou faire partie de la société de consommation. Mais c’est aussi, paradoxalement, “perdre sa vie à la gagner”. Le temps consacré au travail est autant de temps soustrait à d’autres aspects de notre existence, une pénibilité qui nous use et grignote notre espérance de vie. Dans un monde professionnel où la performance est reine, l’enjeu n’est plus seulement d’être productif ou rentable, mais de retrouver un équilibre. La gestion autonome du temps au travail, la capacité à choisir le bon moment pour chaque tâche, est universellement reconnue comme un facteur clé de satisfaction. Mais parce que “le temps c’est de l’argent” pour l’entreprise, cette maîtrise du temps n’est pas laissée à la main du salarié.

La flexibilité à double tranchant.

L’économie moderne, portée par la rapidité des communications et une concurrence mondialisée, exige une flexibilité accrue. Cette réalité accentue la pression sur le temps au travail. L’autonomie temporelle professionnelle, cette liberté dans l’organisation de son temps rémunéré, varie considérablement d’une profession à l’autre.

Existe-t-il encore des salariés ayant la maîtrise de leur temps ? Assurément oui ! Le vrai salarié au forfait-jours qui n’est plus rémunéré en fonction du nombre d’heures qu’il effectue mais sur la base d’un nombre de jours travaillés lui permettant de mener à bien ses missions. Ce salarié dispose d’une autonomie dans la gestion de son temps de travail, dans l’organisation de son travail.

Vers un regain d’autonomie : repenser le temps au travail.

Le temps au travail, loin d’être une simple commodité, est le reflet de notre rapport à l’emploi et à nous-mêmes. L’histoire nous montre une dérive progressive, où l’autonomie du salarié s’est érodée au profit d’un contrôle toujours plus strict. Il est temps de rompre avec cette logique qui enferme le salarié dans un carcan prédéfini, nuisant à son bien-être et à la qualité même du travail. Redonner au salarié la maîtrise de son temps, comme c’est le cas pour les véritables forfaits-jours, n’est pas un privilège mais une nécessité. Cela permet non seulement d’améliorer la qualité de vie au travail, mais aussi de favoriser l’engagement, en reconnaissant la capacité du travailleur à organiser son propre temps de manière efficace. Repenser le temps au travail, c’est reconnaître que l’humain n’est pas une machine à optimiser, mais un individu capable d’autonomie et de responsabilité. C’est le moment de réaffirmer le principe que travailler pour “gagner sa vie” ne devrait pas signifier la “perdre”. En accordant plus d’autonomie et moins de contrôle aux salariés, les entreprises peuvent créer un environnement de travail plus épanouissant et durable.