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Discours au Sénat, souffrance sur le terrain : le double visage de la Matmut.

Edito Michel Lemaire, Élu FO Matmut et Trésorier du CSE

C’est le grand paradoxe de l’entreprise contemporaine. Ne comptez plus les discours sur le bien-être au travail, les chartes rutilantes célébrant la Responsabilité Sociale des Entreprises. Le lexique managérial n’a jamais été aussi sucré. Pourtant, la détresse psychologique au travail n’a jamais été aussi criante.

Lors de son intervention officielle (notamment devant les commissions parlementaires et le Sénat), la direction des ressources humaines de la Matmut affiche une assurance parfaite. Elle y vante une politique de « bienveillance », une attention minutieuse portée à la santé mentale et le déploiement d’outils d’écoute qualifiés d’exemplaires. Mais dans les coulisses des réalités de terrain, documentées par les représentants du personnel et le rapport d’expertise du Cabinet Aptéis remis en mai 2026, le vernis s’écaille. Dans son ouvrage Les servitudes du bien-être au travail, la sociologue Sophie Le Garrec lève le voile sur cette hypocrisie : ces vitrines institutionnelles ne sont trop souvent que les paravents d’une violence organisationnelle systémique.

Le cœur du problème réside dans un glissement pervers : l’individualisation de la souffrance. En gavant les salariés de formations à la « gestion du stress » ou à la « résilience », le management opère un renversement de responsabilité coupable. Si vous craquez, le message subliminal est clair : c’est que vous manquez d’agilité, de méthode de méditation ou de résistance. L’entreprise se comporte ici en « pompier pyromane » : elle détruit les conditions d’un travail sain par ses structures, puis vend des pansements psychologiques individuels pour apprendre aux salariés à supporter l’insupportable.

La déconnexion méthodique : quand la gestion nie l’humain.

Cette maltraitance invisible naît d’une déconnexion méthodique, théorisée par Christophe Dejours en psychodynamique du travail : la confusion tragique entre la tâche prescrite et l’activité réelle. Conçu par une direction « hors-sol », ces « planeurs » de la gestion retranchés derrière des tableurs Excel, le travail est pensé comme un mode d’emploi standardisé. Or, la réalité du terrain est complexe, mouvante, humaine. Pour bien faire son métier, le travailleur doit déployer une intelligence pratique invisible : résoudre les problèmes, ajuster les consignes, absorber l’imprévu.

À la Matmut, cette déconnexion prend une forme concrète : le dysfonctionnement chronique des outils numériques. Alors que la direction vante la modernisation de ses outils, les salariés subissent au quotidien l’application Expert’is, décrite sur le terrain comme un outil anti-intuitif et lourd, imposant le remplissage obligatoire de blocs de données inutiles qui n’apparaissent même pas dans les rapports finaux. Pire, l’absence d’un mode hors-connexion fonctionnel contraint les experts sur le terrain à courir après le temps pour rapatrier les documents avant d’entrer chez les assurés. L’outil n’est plus un soutien, il devient une entrave.

En niant cette subjectivité au profit d’une quantification à outrance (les fameux indicateurs clés de performance ou KPI), le management bascule dans ce que la sociologue Danièle Linhart nomme la précarité subjective. Par le biais de réorganisations permanentes, comme le projet de « Nouvelle organisation de l’EIS » (Expertise Indemnisation & Services) présenté au CSE en 2026, l’entreprise fragilise sciemment la psyché des salariés. Privé de la sédimentation de son expérience, le personnel est sommé de s’adapter à des injonctions paradoxales dévastatrices.

C’est exactement le cas des secrétaires en inspection. On exige d’elles qu’elles absorbent une cadence infernale liée au flux téléphonique ininterrompu (« une purge toute la journée », témoignent-elles) tout en devant taper des courriers complexes, ce qui génère des interruptions de tâches incessantes et des erreurs matérielles. Pour pallier cette surcharge systémique, de nombreuses secrétaires effectuent des heures supplémentaires indispensables au départ des dossiers. La réponse de la hiérarchie Matmut ? Un refus de les rémunérer assorti d’une culpabilisation managériale individualisante : « on ne t’a pas demandé de travailler plus, tu t’organises mal ».

Enfermé dans ce que le modèle scientifique de Karasek qualifie d’iso-strain, une exigence de travail maximale (cadences, flux, objectifs) combinée à une autonomie décisionnelle réduite à néant et un collectif dissous par la mise en concurrence, le salarié s’épuise. Non pas par fragilité personnelle, mais parce qu’il subit ce que le psychologue Norbert Semmer appelle des tâches illégitimes. C’est le cas du transfert forcé des missions de « qualification » des dossiers (historiquement dévolues aux responsables de pôle) et des processus de paiement intégral vers les secrétaires, transformées en « assistantes de gestion » niveau I. On leur transfère la charge de travail et la responsabilité opérationnelle face aux assurés ou aux experts, sans aucune contrepartie d’autonomie ou de revalorisation salariale à la hauteur des risques encourus.

Le rappel au droit : la santé n’est pas une option négociable.

Face à ces dérives managériales habillées de bien-être de façade, il est urgent de sortir du registre de la compassion ou de la communication institutionnelle pour revenir au terrain de la stricte obligation juridique. En France, la santé au travail n’est pas un supplément d’âme que l’employeur distribue au gré de sa politique RSE. C’est une obligation légale de premier ordre.

L’article L. 4121-1 du Code du travail est, à ce titre, inflexible : « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. »

Plus encore, l’article L 4121-2 du Code du travail pose les principes généraux de prévention, dont le cinquième dispose : adapter le travail à l’homme (et non l’inverse).

La jurisprudence de la Cour de cassation a solidifié ce principe en une obligation de sécurité. Cela désigne l’obligation pour l’employeur de mettre en place une prévention primaire (agir sur l’organisation des cadences, des outils et des effectifs) et non pas une simple prévention tertiaire (proposer des cellules d’écoute ou des numéros verts une fois que le salarié est détruit).

Or, la Matmut viole sciemment ce principe de prévention primaire. Dans toutes les réorganisations de la Matmut, il y a une absence totale d’évaluation de la charge de travail projetée. La direction se retranchant derrière l’argument fallacieux de la « *souplesse nécessaire *» pour refuser toute comptabilisation tangible de l’activité réelle.

Cette obstruction flagrante aux obligations de prévention et de consultation n’est pas nouvelle. Le contentieux systématique oppose l’entreprise aux représentants du personnel. La Fédération des employés et cadres Force Ouvrière (FEC-FO) a dû saisir le Tribunal judiciaire de Rouen, puis la Cour d’appel de Rouen (arrêt du 23 octobre 2025, RG n° 24/04360), pour contester judiciairement la planification de projets de réorganisation majeurs (tels que le déploiement des PGIS en 2024) imposés au pas de charge sans régulation des risques psychosociaux.

Demander aux salariés de la Matmut de devenir « résilient » face à des objectifs de flux inconciliables avec le traitement qualitatif des dossiers des sociétaires est une violation caractérisée de la loi. L’employeur est tenu de mettre à jour son Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels. Ignorer délibérément les alertes sur la charge mentale induite par les dysfonctionnements informatiques et le non-remplacement des effectifs expose l’entreprise à une responsabilité civile et pénale directe pour faute inexcusable.

Conclusion

Il est temps de sonner la fin de la récréation thérapeutique et de l’hypocrisie de tribune. Les discours lénifiants dispensés devant les instances parlementaires ne protègent pas les salariés de la destruction psychique quotidienne. Les salariés de la Matmut, comme ceux de toute entreprise, ne réclament pas d’être « heureux » sur commande ou de participer à des rituels managériaux infantilisants. Ils exigent les moyens organisationnels, matériels et humains de bien faire leur travail.

L’éthique professionnelle et le droit positif convergent vers une même urgence : substituer au marketing du bonheur la rigueur de la prévention primaire et le respect strict du droit à la santé mentale. Le travail doit cesser d’être le lieu d’une servitude feutrée pour redevenir celui du droit et de l’accomplissement professionnel.