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L’IA au travail : le progrès ne vaut que s’il protège l’humain

Edito Michel Lemaire, Élu FO Matmut et Trésorier du CSE

L’intelligence artificielle n’entre plus dans l’entreprise seulement par la porte de l’innovation. Elle s’installe désormais au cœur de l’organisation du travail, de la production, du management et de la décision. Ce mouvement est déjà engagé. La vraie question n’est donc plus de savoir si l’IA transformera le travail, mais dans quelles conditions elle le fera.

Car derrière les promesses de productivité, un enjeu majeur se dessine : celui de la santé, de la sécurité et de la dignité au travail.

Une avancée réelle pour la prévention.

Il serait absurde de nier les bénéfices potentiels de l’IA. Dans de nombreux secteurs, elle permet de faire progresser la prévention des risques professionnels à un niveau inédit.

Maintenance prédictive des équipements, détection anticipée des anomalies, capteurs capables d’identifier des postures à risque, assistance d’exosquelettes intelligents, robots intervenant dans des environnements dangereux : autant d’outils qui permettent de réduire les accidents, l’usure physique et l’exposition des salariés aux situations les plus critiques.

Là où l’entreprise agissait souvent après l’incident, elle peut désormais agir avant. L’IA rend possible une sécurité plus préventive, plus fine, parfois même personnalisée. L’IA permet à l’entreprise de respecter la prévention primaire, en amont du risque.

C’est un progrès considérable.

Mais un nouveau risque émerge : l’usure invisible.

Le danger serait pourtant de croire que le risque disparaît parce qu’il change de forme.

Quand la machine exécute, l’humain supervise. Et cette supervision permanente crée de nouvelles tensions : surcharge informationnelle, vigilance continue, injonction à la réactivité, pression des indicateurs, sentiment de ne jamais décrocher.

L’effort physique recule parfois, mais la charge mentale progresse.

Les travaux de l’EU-OSHA (Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail) montrent que les systèmes de management algorithmique peuvent accentuer la pression temporelle, réduire l’autonomie, intensifier les rythmes et fragiliser la qualité de vie au travail.

Autrement dit : l’entreprise remplace parfois la pénibilité visible par une fatigue silencieuse.

Pire, lorsque l’humain devient l’exécution de l’IA, le salarié perd le sens au travail. Le salarié se désintéresse de son métier car il ne comprend plus la finalité de son travail. Parfois, il peut avoir le sentiment que son métier devient absurde.

Quand l’algorithme devient manager.

Une autre bascule est en cours : l’IA ne se contente plus d’assister le travail, elle commence à organiser le travail.

Elle attribue des tâches, calcule des performances, hiérarchise des priorités, suggère des sanctions, influence des recrutements ou des promotions. Le management algorithmique n’est plus un scénario théorique : il existe déjà.

La jurisprudence relative aux plateformes numériques (Uber, Deliveroo, Take Eat Easy) a déjà montré qu’un pilotage algorithmique peut traduire un véritable pouvoir de direction, de contrôle et de sanction.

Or un algorithme n’est jamais neutre. Il reflète les objectifs qu’on lui fixe, les données qu’on lui fournit et les critères que l’on choisit de mesurer.

Ce n’est pas l’IA qui crée le risque mais comment l’entreprise se sert de l’IA, le paramètre et se sert des données. Ces entreprises ont oublié que :

Le risque majeur serait donc de confondre pilotage par la donnée et management juste.

Le droit social n’est pas un frein : c’est une boussole

Face à ces mutations, l’entreprise ne peut avancer seule ni dans l’opacité.

Le droit du travail français impose à l’employeur une obligation de prévention des risques professionnels (articles L4121-1 et suivants du Code du travail). Toute transformation technologique affectant les conditions de travail doit être anticipée, évaluée et discutée.

Le Comité Social et Économique (article L2312-8 du Code du travail) a vocation à être consulté sur tout projet important modifiant l’organisation, les conditions de santé, de sécurité ou les outils de travail. Le RGPD protège les salariés contre certaines décisions fondées exclusivement sur un traitement automatisé (article 22). Quant à l’AI Act européen, il classe plusieurs usages RH de l’IA, recrutement, évaluation, accès à l’emploi, gestion des travailleurs, parmi les systèmes à haut risque.

Ce cadre n’est pas une contrainte bureaucratique. Il rappelle une vérité simple : on ne modernise pas durablement une entreprise contre ceux qui la font vivre.

La compétitivité de demain sera aussi sociale

Les entreprises les plus performantes ne seront pas celles qui automatiseront le plus vite à n’importe quel prix.

Ce seront celles qui sauront combiner innovation, confiance et responsabilité.

Celles qui utiliseront l’IA pour supprimer les tâches absurdes plutôt que le discernement humain. Celles qui renforceront les compétences au lieu de déqualifier les métiers.

Celles qui donneront des outils aux managers au lieu de les remplacer par des tableaux de bord.

Celles qui ne sacrifieront pas la santé au seul profit de la performance.

Le véritable choix

L’intelligence artificielle peut devenir un formidable levier de progrès collectif. Elle peut aussi installer une entreprise plus froide, plus opaque, plus brutale.

La technologie, en réalité, ne choisit rien.

Ce choix appartient aux dirigeants. L’avenir du travail ne se jouera pas entre l’homme et la machine.

Il se jouera dans la capacité de l’entreprise à faire de la machine un outil au service de l’humain.

Le vrai enjeu n’est pas d’introduire l’IA dans l’entreprise.

C’est d’éviter qu’elle en fasse sortir l’humain.