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L’impératif de lucidité pour le dirigeant : le courage d’écouter et d’agir.

Edito Michel Lemaire, Élu FO Matmut et Trésorier du CSE

Dans un monde où le vacarme de la performance couvre jusqu’aux battements du bon sens, la lucidité d’un dirigeant n’est pas qu’une qualité intellectuelle : c’est une nécessité vitale.

Être lucide, c’est l’art de voir les choses non pas telles qu’on aimerait qu’elles soient, mais telles qu’elles sont réellement. Un exercice périlleux, tant il est plus confortable de contempler un tableau de chiffres que le reflet d’une réalité moins photogénique.

Mais une question essentielle se pose : cette clairvoyance a-t-elle une valeur si elle demeure stérile, si elle n’est pas suivie d’effets concrets ?

Souvent, la réponse se niche dans les couloirs de l’entreprise, ces lieux mythiques où les signaux faibles apparaissent avant d’être rapidement rangés dans le tiroir des « sujets à traiter plus tard ».

Combien de salariés avertis se sont heurtés au mur poli de l’indifférence ? Celui qui alerte, sans jamais être entendu, découvre une expérience managériale rare : la frustration de parler dans le vide.

La lucidité du terrain, aussi perçante soit-elle, se dissout volontiers face à la surdité des dirigeants (une surdité parfois confondue avec de la sérénité stratégique).

Le coût de la surdité : le syndrome de Cassandre.

Le paradoxe est cruel : ceux qui font vivre l’entreprise au quotidien ne sont pas toujours écoutés. Les salariés qui ont « les mains dans le cambouis » se heurtent souvent à ceux qui préfèrent garder les leurs immaculées.

Parce qu’elle dérange, la lucidité est souvent assimilée à du pessimisme (voire à une déviance morale). Après tout, qui voudrait d’un salarié capable de troubler la paisible illusion du succès ?

Mais cette surdité a un prix.

Lorsqu’un dirigeant refuse de prêter attention aux signaux d’alerte, il condamne ses propres Cassandre à l’impuissance. Invisibles, démotivés, parfois même remerciés « pour leur franchise », ces salariés glissent vers le désengagement ou le brown-out (la perte de sens au travail). L’entreprise, elle, s’appauvrit : elle perd non seulement des “talents”, mais surtout la richesse de l’intelligence collective, ce fameux concept dont on parle volontiers dans les séminaires, moins dans les comités de direction…

Là où la pensée unique s’impose, la clairvoyance s’éteint… dans une harmonie parfaite.

Le dirigeant, seul détenteur du pouvoir d’agir.

Le dirigeant a une responsabilité singulière : transformer la lucidité, la sienne comme celle des autres, en action. Être lucide à la tête d’une entreprise n’a rien d’une posture abstraite. C’est une exigence qui s’appuie sur deux fondements :

Le dirigeant n’a donc aucune excuse pour s’abriter derrière l’aveuglement ou le déni. Sa légitimité lui confère le devoir du discernement et le courage d’en tirer les conséquences.

La lucidité exige de l’humilité.

La dimension la plus intime de la lucidité est la conscience de soi.

Se connaître, c’est identifier ses forces, ses angles morts et ses biais (exercice parfois jugé superflu lorsqu’on dispose déjà d’un coach en leadership et d’une citation inspirante dans sa signature d’email).

Le dirigeant qui cultive humilité et introspection s’offre une rare liberté : celle de penser, d’écouter et d’agir avec justesse. Car une lucidité sans action n’est qu’une élégante forme de démission souvent dissimulée sous le vernis du « temps de la réflexion stratégique ».

Le vrai chef d’entreprise, lui, ne se contente pas de voir : il agit, ajuste, corrige. Là où d’autres se réfugient dans la communication ou le déni, il choisit la vérité opérationnelle. Il n’ignore pas la crise : il l’anticipe (parfois même après qu’elle ait commencé).

La lucidité, une élégance durable.

Être lucide, c’est refuser l’auto-intoxication de la réussite et l’illusion de l’infaillibilité. C’est se souvenir que l’optimisme n’est pas la clairvoyance (même s’il passe mieux en comité exécutif).

Dans un univers où la narration enjolive la réalité, le dirigeant lucide a le courage du regard brut, celui qui permet de redresser la trajectoire avant la rupture. Et s’il échoue, il lui restera toujours la consolation d’un beau PowerPoint expliquant qu’il avait tout prévu.

Un manque de lucidité du Directeur Général de la Matmut.

Nicolas Gomart, Directeur Général de la Matmut, doit faire preuve de lucidité face à la situation préoccupante que vivent les salariés de l’entreprise.

Depuis cinq ans, ces derniers travaillent avec des outils défaillants qui nuisent gravement à leur efficacité et à leur bien-être. Malgré les nombreux signaux d’alerte émis par les syndicats et le mécontentement croissant des équipes, aucune amélioration concrète n’a été mise en place.

Les salariés, contraints de passer la majorité de leur temps au téléphone au détriment de la gestion des dossiers, se retrouvent dans une impasse professionnelle et psychologique. L’augmentation des arrêts maladie et l’épuisement généralisé en sont la conséquence directe. Il est donc urgent que le Directeur Général ait un éclair de lucidité, à défaut d’avoir une lucidité constante. Dans ce moment de lucidité, il pourra prendre conscience de la gravité de la situation et engager des actions concrètes pour restaurer des conditions de travail dignes et efficaces. Mais la lucidité ne se déclare pas, elle s’exerce. Elle ne fait pas rêver, mais elle permet de durer.

Être lucide, c’est accepter de regarder la réalité sans fard, d’agir avec justesse.

La lucidité devient alors un acte de courage, parfois même un luxe.

Pour les salariés de la Matmut, j’espère que le Directeur Général saura, lui aussi, cultiver cette lucidité… quitte à ce qu’elle dérange. Après tout, mieux vaut une vérité qui éclaire qu’une illusion qui rassure.